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Les tisseurs à domicile dans le Saint Quentinois

La fin du métier de tisseur à domicile et la reconversion

Q1- Et vous avez pensé un jour faire autre chose, ou c'est toujours c'que vous avez souhaité ?

R2- Ben non...

R1- Moi, j'étais, moi, j'me suis accroché jusque la fin, j'étais un des derniers du village

R2- On s'est marié, on n'a pas cherché on a dit " on va être tisseurs ", et puis on a été tisseurs.

R1- Et, bon, je quand il a fallu que, que je change de métier, j'ai regretté bien sûr, hein, de, d'y avoir trop cru.

Q2- Mmm

R1- Parce que c'est toujours, euh, hein, vous savez, c'est un crève-coeur quand il faut fermer la porte de l'atelier pis recommencer à zéro, parce que nous on a aucun bagage hein. On a appris sur l'tas, (sur un ton confidentiel) on était des très bons tisseurs, mais à côté d'ça on était rien.

R2- On n'avait pas appris d'métier, d'aut'métier quoi.

R1- Donc, vous savez, il a fallu. Et quand on a arrêté d'tisser, on n'parlait pas, on n'touchait pas d'chômage, hein, on touchait rien du tout, ça n'existait pas hein. Moi, pour faire bouillir la marmite, euh, il a fallu que je cherche. Et puis, bon ben j'ai rentré comme balayeur dans un lycée hein.

Q2- Mmm

R1- Donc, après, j'ai fait d'la formation continue, j'me suis débrouillé, pis euh

Q1- Vous avez arrêté quand l'tissage ?

R1- Euh,

Q1- En 71 ?

R1- En 71.

Q2- En 71 ?

R1- Enfin, ma femme a travaillé un an, dans ces eaux là quoi.

Q2- Vous aviez quel âge en 71 ?

R1- Ah j'avais 35-6 ans.

R2- Quand il a dû changer d'métier.

Q1- Ah oui, c'était quand même une réadaptation, une reconversion dans la vie ?

R2- Ben oui.

R1- Ah oui là, vous savez là c'était quelque chose de ... il faut, il faut le passer pour le comprend' hein . Surtout si vous voulez, moi, j'ai, j'étais né dans l'tissage, et pis j'y ai cru, j'ai fait un atelier à la première maison, je m'suis battu, j'ai acheté des machines, et ici, on avait tout pour travailler, on avait tout, tout, tout, l'atelier impeccable tout, les machines, et pis c'est le métier qui nous a lâché. Parce que les livreurs, les p'tits chargeurs là, ont commencé à s'casser la figure.
Donc, il n'en restait pratiquement plus, parce que les grosses usines ont acheté des métiers automatiques, comme la maison Rodier, et pis après elle s'est écroulée aussi en dernier, ça a été repris par Le Sur, et puis ça s'est écroulé, et ils n'ont plus porté de, de

R2- de travail à domicile.

R1- travail à domicile.

Q2- Par contre, vous vous avez continué encore un p'tit peu ?

R2- Oh un an, en attendant...

R1- Un an, un an si vous voulez, parce que le temps que je sois titulaire

Q2- D'accord

R1- Hein, dans mon métier. Fallait quand même que ///

R2- Après j'ai quitté, puis j'ai travaillé, y'avait une usine de ballons ici, Sicav, j'ai été travailler///

Q1- C'est quelque chose, quand on a toujours vécu dans l'tissage///

R2- Ah ben oui ça fait drôle !

Q1- C'est quelque chose qui doit être ///

R1- Vous savez, lorsqu'il a fallu fermer la porte ... parce que moi, bon, j'me suis r'trouvé fonctionnaire et pis j'ai bien rebondi, euh, j'ai terminé ma, ma vie en étant euh , bon ... j'ai pas eu une place formidable mais j'ai quand même terminé responsable de l'entretien, donc j'avais une quarantaine de personnes sous mes ordres. Si vous voulez, j'ai bien rebondi, si vous voulez, hein, j'ai cherché de la formation continue, ainsi de suite. Mais une dizaine d'années, peut-êt'e, ... y'a p'têt eu dix ans que j'travaillais au lycée, j'lui disais toujours - pourtant j'travaillais beaucoup moins, j'avais un métier qui m'intéressait - mais, si on m'avait dit : " tu peux reprendre ton métier " ...

Q1- Vous auriez repris ?

R1- Je serais redevenu tisseur.

R2- D'ailleurs on a vendu un d'nos métiers à la ferraille

R1- On a un bon métier dans sa vie, vous savez, on a quelque chose, on a un bon, bon, on a un métier qu'on aime, puis on fait d'autres métiers pour faire autre chose, pour avoir de sous

R2- On a gardé longtemps les machines hein, on les a vendues à la ferraille pour avoir la place après

R1- Oui

R2- mais on les a eues longtemps, hein, les machines, on n'travaillait plus d'ssus hein

Q2- Vous n'en avez plus là ?

R2- Ah non, non non, tout est parti à la ferraille.

Q2- C'était difficile pour vous, de vous séparer de vos machines ?

R2- Ben ...

R1- Euh oui, oui oui oui. Bon, j'ai attendu d'ailleurs le plus longtemps possible, et lorsque je les ai, les ai vendues. D'ailleurs mon premier métier, que j'ai vendu à la ferraille, je l'ai démonté entièrement. Puisque c'est même moi qui les avais montés, les métiers, j'les ai démontés, j'n'ai rien cassé ; j'l'ai démonté entièrement, et puis euh, quand le marchand de ferraille est venu, au milieu d'un tas de trucs, qui étaient un peu trop lourds, il a pris sa masse, pis il a tout cassé devant moi pour charger . C'qui fait quand j'ai vendu les autres, bon ben j'ai

R2- On n'a pus démonté

R1- J'ai pus démonté, j'ai pris une masse, et pis j'ai cassé comme ça. J'ai attendu encore un p'tit peu si vous voulez (rire).

Q2- Ca devait être quelque chose quand même de voir votre métier en morceaux.

R1- Ah oui oui . Comme j'ai dit à c'moment là quand on est venu, vous savez, des métiers, des métiers à tisser comme ça, quand il n'y a plus rien d'ssus, on a l'impression que ce sont des squelettes, c'est vide, y'a plus, c'est d'la ferraille

Q1- Et puis ça représente quand même une partie de sa vie quoi

R1- Ah oui ! Bien sûr !

R2- Ah ben oui ben ça a représenté plusieurs années de vie de couple

R1- Ah ça sûr. Vous savez, moi, le plus dur, ça a été le jour où il a fallu que j'me débrouille pour aller travailler, j'avais jamais travaillé, jamais travaillé en dehors de chez moi, moi pratiquement hein.

Q1- Y'avait ça aussi, tout l'aspect du travail à domicile

R2- Mmm

R1- Je connaissais pas cette vie qu'j'ai côtoyée pendant vingt-cinq ans, moi je n'connaissais pas du tout du tout du tout hein. Pour moi c'était un aut'monde hein. Je m'suis trouvé euh

R2- Fallait prend' la voiture, partir à Bohain,

R1- Et puis, et puis

R2- ou à Saint Quentin. Avant on travaillait à la maison

R1- Et puis et puis euh ne pus avoir, ne pus avoir not'vie d'famille hein

R2- C'est ça aussi hein.

R1- Moi j'étais d'un côté, ma femme de l'aut'e. La gamine y comprenait pas à c'moment là.

Q2- Mmm

R1- Parc'qu'elle était dans un cocon

Q2- Donc c'était dur pour tout l'monde finalement ?

R2- Ah oui ah oui.

R1- Voilà. C'était dur. Oui, y'a eu un bouleversement, mais il fallait bien puisqu'on n'touchait pas d'chômage hein.

R2- D'toutes façons, fallait qu'on travaille hein, on n'pouvait pas rester à rien faire.

Q2- Oui.

R1- Ben, on avait encore la possibilité, fallait déjà se battre hein, parce que moi je me souviens j'ai commencé par faire des remplacements dans un lycée, à l'entretien, d'un CES à Bohain, de 15 jours en 15 jours, pour remplacer les gens malades, et pis je revenais, je r'tissais un p'tit peu, pis bon un autre était entré à l'usine, un autre ailleurs, un autre était parti facteur à Paris ou hein, c'qu'on pouvait encore faire quoi, et moi j'avais 35-6 ans, et il a fallu que j'me bagarre heureusement qu'on est, en attendant que Bohain qui s'est débrouillé avec moi, qu'est v'nu faire le tour des grands lycées de Saint-Quentin pour me présenter, et c'est comme ça que je suis rentré, pis après, après bon ben y'avait la possibilité de faire de la formation continue le soir, c'était...

R2- Pis le samedi, tu y allais le samedi après midi

R1- C'était un peu comme ça, j'ai passé le concours, pis ...... bon, bon, j'me suis débrouillé (…)

Q1- Vous avez été les derniers à arrêter l'activité sur le village ou /// ?

R1- Oui, sur le village, ouais.

R2- Y'avait p'têt encore deux trois vieux ménages comme v'là (???) où t'avais été faire le fil

R1- Oui, oui mais enfin c'était la fin, les de ///

R2- D'ton âge.

R1- d'mon âge y'en avait plus.

R2- Non. C'était nous les derniers.

R1- Ils avaient abandonné deux ans, trois ans avant, ou quatre ans ou importe. Alors quand. Quand j'ai commencé - parce qu'on ne voit pas les années passer - quand j'ai commencé à chercher un peu d'travail, je m'suis présenté dans un lycée, et pis ils m'ont demandé :"ben quel âge vous avez ?" Bon, ben, j'dis : "j'ai 35 ans." Il m'a dit: "mais c'est très vieux !" - Et moi (rire R2) moi, pour moi - j'vois encore mon épouse - "Pour moi, t'es pas vieux !" Quand j'suis sorti, j'lui dis : "Mais t'as pas entendu"

R2- "Tu t'rends compte" qui dit "c'qui nous a dit : on est très vieux !"

R1- Mais il a bien fait, parce que je m'accrochais toujours, et puis après, ç'aurait été encore beaucoup plus difficile pour trouver du travail. (…) Il a bien fait, il m'a dit - ça m'a toujours resté - (rire Q) "Allez donc brûler un cierge, faites-en brûler deux."

R2- Ouais. Ouais, pour trouver une place, faites-en brûler deux, à votre âge.

R1- Là, il m'a secoué, il m'a secoué, il a bien fait, parce que j'me suis dit : bon ben y'a pas, hein, la profession disparaît, on peut pas s'accrocher à une branche qui va casser, faut y aller quoi.
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